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Coordination marée noire




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   Bref retour sur des jours de mai

Marinette COLIN dimanche 10 juin 2007


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L’intérêt d’être toujours présent à l’audience d’un procès c’est de voir des hommes "acteurs" dans leur vérité. Je vais donc revenir sur quelques moments qui m’ont frappée, amusée ou émue dans les auditions de témoins, dans les paroles d’avocats, ou dans l’attitude du Président Parlos.

Des témoins téléguidés

Amusée, je l’ai été, comme beaucoup d’autres, lorsque le 7 mai M Peter Boyd, capitaine retraité, consultant maritime vient "témoigner" pour la société Panship. Il se dit spécialiste de l’application des consignes internationales de sécurité (code ISM). Il proclame que Panship "remédie très rapidement" à toutes les non-conformités constatées lors des inspections réglementaires. Il proclame aussi que les deux inspecteurs itinérants de Panship étaient "parfaitement au courant de l’état des navires et faisaient tout le nécessaire pour les maintenir en bon état".
En entendant ces belles paroles, nous nous souvenons qu’en présence de l’un de ces deux inspecteurs présent au chantier de Bijela en juin-juillet 1998 les quantités d’acier utilisées pour réparer l’Erika ont été diminuées des trois quarts (de 200 tonnes prévues on est tombé à 51 tonnes utilisées !! Admettons qu’on ait prévu large pour avoir des prix, mais pour 200.000 $ de plus ... )
Nous rions, jaune, bien-sûr car nous avons subi la suite ...
Ceci nous fait "douter" du témoin d’autant plus qu’on le voit s’enferrer après dans des contradictions lorsque le Président et Me Delplanque l’interrogent sur l’application de ce fameux code ISM.

Amusés encore, nous l’avons été encore plus par M Douglas Hard, professeur de Sciences nautiques à New-York. Plus qu’amusés cependant, nous avons été choqués par sa désinvolture vis-à-vis de la justice française. Il est parti dans une critique en règle du capitaine Mathur en disant "qu’il avait fait totalement le contraire de ce qu’il aurait dû faire" et qu’il "avait aggravé les dangers courus par le navire". Il a en particulier prôné un itinéraire qui aurait, selon lui, permis de sauver le navire : "aller droit sur Brest, jusqu’au Mt Saint Michel !" Consternation des auditeurs et rumeurs sur les bancs ! "Comment avez-vous étudié le dossier ?" demande le Président. Il concède alors qu’il a quelque problèmes avec la géographie de la Bretagne. "Mais, c’est sûr, la baie d’Audierne plus proche, pouvait être gagnée vent arrière". Un avocat de prévenu a eu beau plaider après, que M Hard avait sans doute confondu Mont Saint-Michel et pointe Saint-Mathieu, notre opinion était faite : si M Hard avait été capitaine de l’Erika le 11 décembre ... le bateau aurait sombré à la même distance de la côte mais face ... à la baie des Trépassés !

Des témoins qui savent de quoi ils parlent

Nos doutes ont d’ailleurs été confirmés, la journée du 16 mai, lorsque deux témoins que je juge clés, se sont exprimés. Les paroles de Joël Boutrolle et celles du commandant Claden méritent d’être relatées.
M Boutrolle connaît bien le monde du shipping, il est courtier maritime, ce métier qui consiste à mettre en relation armateurs et affréteurs. Il est venu sans doute pour vanter les mérites de Total. Et il le fait : "cette pollution de l’Erika, ce naufrage, Total ne le méritait pas". Mais qu’a-t-il dit aussi, lorsque le Président Parlos le pousse dans ses retranchements et insiste pour savoir où est le maillon faible de la chaîne des acteurs du transport maritime (armateur-gestionnaire-société de classification- société de fret-affréteur au voyage) : " à titre personnel, je dirais que c’est la classe". Bien-sûr un avocat du RINA s’insurge : "Pour dire cela, que savez-vous du dossier ?"
M Boutrolle se sait en difficulté mais, courageusement - malgré des questions spécieuses auxquelles il demande même au président Parlos s’il faut répondre - il ne bat pas en retraite. Il réaffirme "je parle à partir de ma propre expérience". "J’ai entendu parler de problèmes de structure pour des bateaux qui avaient leurs certificats". "Je l’ai entendu dire. Et je ne suis pas le seul !" Une bonne partie de la salle d’audience se laisse aller à rire.

Le commandant Claden, lui, a été au coeur de évènement à partir du deuxième may day de l’Erika, le 12 décembre vers 6 heures. Avec l’Abeille Flandre, il était déjà depuis quelques jours en alerte à Ouessant.
Et il raconte. Les creux de 10 à 12 mètres, le vent qui souffle en ouragan. Après une heure et demie de route en direction de l’Erika, la radio annonce que l’Erika vient de se casser en deux. La suite est connue. Sauvetage périlleux des marins par l’hélicoptère et le rôle de l’Abeille Flandre qui va tirer l’arrière du bateau, avec encore 10.000 tonnes de fuel, le plus loin possible de Belle-Ile menacée. En début d’après-midi, cet arrière, dressé à la verticale, sombre aussi. Les photos prises d’hélicoptère montrent ce moment saisissant.
Mais que dit aussi le commandant Claden ? Avec sa connaissance incomparable de la mer et des vents dans cette zone, il affirme aussi que la route de Donges prise par le commandant Mathur était la meilleure. Il affirme aussi que selon les indices qu’il a étudiés, le sort du bateau était consommé vers minuit lorsque les fissures se sont aggravées...
Et puis, après nous avoir impressionnés par son récit et ses commentaires il remet les choses en place. Un avocat de prévenu, grand décortiqueur des témoignages et d’avis météo, essaie de montrer les possibles insuffisances de météo-mer sur le passage des fronts, la direction des vents ou celle de la houle. Le commandant Claden réplique alors : "tous les capitaines ont suivi les avis de météo-mer et ils étaient exacts. Et parmi ceux qui sont ici ... j’étais le seul en mer cette nuit-là !" Rires.

Le Président Parlos dans son rôle jusqu’au bout.

Le 16 mai, dernier jour avant les plaidoiries des parties civiles, le Président du Tribunal a finalement voulu exprimer ce qui le choquait face à des insuffisances du dossier. Des documents manquent au dossier. Nous savons que des documents sauvés du naufrage par le commandant Mathur ont disparu pendant une audition à Brest.
M Pollara proteste : "Tous les documents légaux sont au dossier !" Le Président, amer, remarque : "Ce sont justement les documents illégaux qui nous intéressent". Et il s’emporte : "Dans cette affaire, on a l’impression qu’il y a des documents qu’on a soustrait à la justice ! Et il aurait été utile que certains marins soient entendus". Nous savons que messieur Savarese et Pollara, les assureurs les avaient vite mis dans l’avion à Brest, avant que l’instruction ne les auditionne ...
M Pollara proteste bruyamment devant ces suspicions. Le Président le fait rassoir.
Puis dans un ultime souci de justice, il demande si les prévenus présents veulent s’exprimer. Il reprend tous les noms. Aucun ne bronche. Et alors, il se tourne vers M Pollara qui, lui, se lève vers le micro. Le monologue de M Pollara sonne alors comme la complainte du sicilien dont l’honneur est bafoué. Il s’est senti victime de préventions, de doutes non justifiés. Certes, il s’est emporté ... "J’ai eu des moments que je regrette ... mais nous avons des cultures différentes. Je suis italien, vous êtes français. J’aurais voulu être traité de manière digne, ne pas être offensé."
Moment de perplexité dans la salle d’audience. Un procès, c’est aussi une affaire d’êtres humains face à face. Calme, le président Parlos conclut cette partie du procès : "Vous avez été traité comme tous ... j’ai parfois été dirigiste, mais je n’ai fait que mon devoir". "Dans ce procès, il y a des questions nombreuses ... les parties civiles interviendront, et vos avocats aussi... Ce sera au Tribunal de décider librement".

Dorénavant, le Tribunal écoutera.

Marinette COLIN.



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